Geneviève Dormann au ciel des dodos

220px-Alice_par_John_Tenniel_09

Geneviève Dormann au ciel des dodos

Il y a tout juste un an disparaissait Geneviève Dormann. Quand Le Bal du dodo a paru, en 1989, j’étais une petite fille. Mes parents l’avaient acheté, peut-être parce que le livre avait reçu le Grand Prix du roman de l’Académie française, ou qu’ils avaient vu Geneviève Dormann à Apostrophes. Piochant régulièrement dans la bibliothèque familiale, je l’ai lu plus tard, adolescente, à douze, peut-être treize ans. Comprenais-je les allusions aux stewards « folles très gays » et autres expressions bien trempées qui émaillent dès le début ce roman au style très enlevé ? Je ne me souviens pas. Ce dont je me souviens, c’est de l’empreinte qu’il a laissée en moi, l’attachement au personnage libre de Bénie – j’étais en pension catholique, à l’époque, comme l’auteur dans sa jeunesse – et les parfums de l’île Maurice.

Cette Bénie de Carnoët doit prendre l’avion pour l’île Maurice, où sa grand-mère chérie vient de décéder. A l’aéroport d’Orly, elle tombe tout de suite sur une autre famille de Mauriciens blancs, des gens snobs qu’elle déteste. Eux se rendent sur l’île pour assister au bal du dodo, fête annuelle où les Blancs se retrouvent dans l’espoir que leurs enfants convolent en d’endogames unions. Bénie a été élevée par une nourrice mauricienne aussi aimante que superstitieuse. « Toute sa vie, à cause de sa nénène Laurencia, Bénie verra ce que les autres ne voient pas : des signes dans les feuilles des arbres, dans les nuages, dans la forme des vagues ». Le couple qu’elle forme avec son cousin Vivian est inoubliable. « Ils se ressemblaient d’une façon étonnante, tous deux grands, avec les mêmes cheveux blonds », cultivant une « ambiguïté qu’ils se plaisaient, adolescents, à accentuer (…), de sorte qu’on ne savait jamais, d’un peu loin, qui était Bénie, qui était Vivian ». Je traînais à Mahébourg, Moka, ou Beau-Bassin. Sur la carte les noms de Bois-Chéri, Poudre d’or, Trou-aux-Biches me faisaient rêver. Un jour, c’était sûr, je me rendrais dans l’île aux mille épices, un jour, c’était sûr, j’irais visiter Maurice.

Des décennies ont passé et il y a un an, j’ai visité l’île pour la première fois. Là-bas, j’ai beaucoup parlé du Bal du dodo à l’amie qui m’accompagnait, j’ai interrogé les habitants. Les Mauriciens que j’ai rencontrés n’en avaient jamais entendu parler. Exterminé par les Hollandais, le dodo, oiseau disparu de l’île, a laissé des plumes partout à Maurice : sur les paréos, taillé dans le bois touristique, dans la forme des piscines. En marchant sur la plage du Morne, je me demandais si la romancière avait foulé ce sable clair, elle aussi.

Ce vendredi 13 février 2015, ça ne me plaisait pas trop de prendre l’avion du retour. D’autant qu’un chat noir avait traversé la route devant notre taxi juste avant d’arriver à l’aéroport de Port-Louis, le chauffeur s’en était ému. Mon dernier acte sur l’île fut d’acheter le Bal du dodo pour l’offrir à mon amie. Je flânais dans la librairie de l’aéroport à sa recherche. Rayon des écrivains mauriciens… Rayon JMG Le Clézio… Ça y était, je l’avais trouvé, il y avait deux exemplaires en édition de poche. Heureuse, j’en avais raflé un et avais couru jusqu’à la caisse. Il fallait faire vite, notre avion ne tarderait pas à décoller.

C’est en arrivant à Paris, après une nuit de vol, que j’avais lu la nouvelle sur internet. Geneviève Dormann était décédée, le jour où j’avais acheté Le Bal du dodo à l’île Maurice. Qu’est-ce qui a conduit la romancière à s’intéresser à ce pays ? Combien de temps y a-t-elle vécu ? Comment a-t-elle écrit le livre ? Comment s’est-elle documentée sur les Blancs de l’île ? Je tapote dans les moteurs de recherche et ne trouve aucune réponse à mes questions. Partout, la même biographie convenue, tracée à grands traits. Très peu de vidéos. À 81 ans, Geneviève Dormann, romancière au caractère « bien trempé », dite réac’, ou encore « hussarde en jupons », résiste au gossip d’Internet, et c’est tant mieux.

Triste comme si j’avais perdu une vieille personne de ma famille, relisant le livre de mon adolescence, je songeais « à ce roman plein d’une île qui tonne », comme dit le poème de Georges Saint-Clair en exergue du livre. Étrange mise en abyme, le chagrin de Bénie suite au décès de sa grand-mère faisait écho au mien, lorsque j’ai perdu la mienne. Geneviève Dormann a rejoint le ciel des dodos.

FullSizeRender

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s