Pourquoi le mont Fuji ?

Pourquoi le mont Fuji ? La France ne manque pourtant pas de sommets à gravir, et parmi les plus beaux, et les plus prestigieux du monde. Pourquoi partir à des milliers de kilomètres quand on a les cimes des Alpes, les Pyrénées ou les monts de Provence à portée de main ? Le mont Blanc ne convenait pas du tout. Trop d’entraînement, trop d’équipement auraient été nécessaires. L’exploit sportif n’était pas le but recherché. Le mont Ventoux, trop familier. Plus loin des nos frontières, il y avait des montagnes mythiques où nombre d’alpinistes rêvaient de planter leur piolet. Le Kilimandjaro, l’Annapurna, l’Everest, trop grands pour moi. La vérité était que le mont Fuji m’avait donné un rendez-vous. Il y a de cela pas mal d’années.

Tout avait commencé par un livre d’estampes japonaises, cadeau reçu pour mes douze ans, je crois, venu grandir une collection qui comprenait, entre autres, Les pierres précieuses, Les châteaux forts et Les machines au XIXème siècle. Chaque fois que j’ouvrais ce livre, je pénétrais dans le monde joyeux de l’époque Edo, un monde tout de couleurs vives, où flottaient de charmants cerfs-volants. De petits personnages s’affairaient avec entrain ou glissaient sur des barques effilées. Certains s’adonnaient, en grande tenue, à la contemplation du mont Fuji. Élancé, gracieux, il dominait avec noblesse le quotidien trivial des humains. Le soir de mon anniversaire, j’avais allumé mon globe terrestre et posé le doigt sur ce pays mince comme une plume. Là s’élevait un mont auquel un samouraï avait tranché la pointe d’un coup de sabre. Un jour, c’était sûr, je franchirais les mers pour voir de quoi il retournait. Un jour, c’était sûr, j’irais voir le mont Fuji.

Les ouvrages illustrés étaient restés dans la maison familiale, en Provence, mais ce livre d’estampes m’avait suivie d’appartement en appartement, jusqu’à Paris. Je le feuilletais de temps en temps avec un émerveillement toujours renouvelé. Un dimanche où le gris du ciel déteignait sur les murs de ma chambre et que j’inspectais la bibliothèque à la recherche d’une bonne lecture, le dos coloré d’un ouvrage attira mon regard. Le livre d’Hokusai. En cette journée morne, il semblait clignoter, m’appeler. Je l’ouvris et me retrouvai face au mont Fuji en rouge flamboyant sur fond de bleu de Prusse. Prosternés au pied du volcan, de minuscules sapins saluaient son immensité. Quelques nuages immaculés flottaient dans l’azur. Au-delà de ses couleurs splendides, le volcan semblait géant et inaccessible, divin en somme. Après tant d’années à le contempler, je mesurais sa nature sacrée. Les petits personnages, eux, s’agitaient toujours dans leur quotidien joyeux.

Pendant des années, j’ai rêvé de ce pays qui pousse le sens de l’esthétique jusqu’à avoir une forme de J alangui, comme son initiale. Tout ce qui venait du Japon me semblait beau. J’avais toujours pensé me rendre en Asie à l’âge de trente ans, pas avant, une fois que j’aurais suffisamment lu et assez voyagé, une fois l’Europe et l’Amérique explorées. L’Asie était un continent que l’on ne pouvait aborder qu’avec une certaine maturité, ainsi voyais-je les choses. J’ignore d’où me venait ce principe. Quant au reste du monde, si j’envisageais de le visiter aussi, c’était encore plus tard.

La décennie asiatique avait fini par arriver. Je n’avais pas lu tous les livres, je n’avais pas vu tous les pays et, pire, j’avais l’impression de m’être éloignée de moi-même. Honorer mon rendez-vous avec le mont Fuji parut être la première étape pour me retrouver.